Du bon usage du mot démocratie

« Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. »

Abbé Sieyès, discours du 7 septembre 1789

« Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie. »

Montesquieu, L’esprit des lois, Livre II, Chapitre 2

C’est deux extraits ne laissent pas de place au doute ou à l’interprétation.

Un pays qui a recours à l’élection pour nommer les représentants du peuple est un pays de gouvernement représentatif. Par conséquent, la France n’est en AUCUN CAS, une démocratie, ni même une démocratie représentative. Ces 2 termes sont même antinomiques. Pour être plus précis, lorsque comme aujourd’hui, le pouvoir n’est plus exercé que par une petite classe dominante (2 partis politiques), il est plus correct de parler de gouvernement oligarchique. En novlangue actuelle, cela s’appelle de l’alternance démocratique…

Un véritable état démocratique est un état ou le peuple vote lui-même ses lois. Autrement dit, en démocratie, les citoyens sont autonomes (autos qui « signifie soi-même », nomos « la loi, règle »). Un électeur est hétéronome, il ne peut que choisir les maîtres qu’on lui impose et qui font les lois auxquelles il obéit. On voit vite dans lequel des 2 cas nous nous trouvons;

Avez-vous déjà voté une loi ? Avez-vous les moyens de révoquer ou de contrôler vos représentants ? Avez-vous le pouvoir de proposer une loi ? Vos représentants respectent-ils leurs engagements ? Vos représentants sont-ils compétents ? Vos représentants doivent-ils rendre des comptes à la fin de leur(s) mandat(s) ? Pouvez-vous proposer un amendement à une loi ?

La réponse à toutes ces questions est évidemment « Non » (à moins que vous ne soyez député)¸ et c’est normal, car nous ne sommes pas en démocratie. Comme le souhaitaient Sieyès et les bourgeois de son temps, depuis 200 ans les constitutions ont été écrites par les hommes au pouvoir dans le but de ne pas donner le pouvoir au peuple mais à ses représentants. Cependant, pour que le peuple se tienne tranquille, les nouveaux dirigeants se sont arrangés pour que nous apprenions à l’école et que l’on nous répète dans les médias que nous vivons en >démocratie<. Ainsi, en appelant >démocratie< nos régimes politiques actuels, nous appelons le problème du nom de la solution. Nous construisons donc nous-mêmes les barreaux de notre prison idéologique et politique

Si vous êtes réellement démocrate, je vous invite dans un premier temps à résister à la novlangue (mots identifiés entre >…<) en réalisant 2 petites actions d’autodéfense intellectuelle :

1- Ne plus employer le mot démocratie pour désigner le mode de gouvernement de la France ou de n’importe quel état qui a recours à l’élection de représentants pour décider du sort de la nation. Toutes expressions telles que « Le président a été démocratiquement élu », ou « Dans nos démocraties, on a la liberté d’expression » ou encore « On est en démocratie parce qu’on a le droit de vote » sont à bannir.

2- Signaler par un courriel chaque fois que le terme >démocratie< est employé dans une émission de radio/télévision, dans un article de journal ou sur internet, alors que le locuteur fait référence au régime de gouvernement oligarchique.

Pour résoudre ses problèmes d’impuissance politique, les peuples doivent écrire eux-mêmes leur contrat social. Ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles du pouvoir ! Il faut donc convoquer partout dans le monde de nouvelles assemblées constituantes, démocratiques, donc tirées au sort.

Un philosophe aujourd’hui oublié, Herbert Marcuse, nous mettait en garde : nous ne pourrions bientôt plus critiquer efficacement le capitalisme, parce que nous n’aurions bientôt plus de mots pour le désigner négativement. 30 ans plus tard, le capitalisme s’appelle développement, la domination s’appelle partenariat, l’exploitation s’appelle gestion des ressources humaines et l’aliénation s’appelle projet. Des mots qui ne permettent plus de penser la réalité mais simplement de nous y adapter en l’approuvant à l’infini. Des « concepts opérationnels » qui nous font désirer le nouvel esprit du capitalisme même quand nous pensons naïvement le combattre…

Georges Orwell ne s’était pas trompé de date ; nous avons failli avoir en 1984 un « ministère de l’intelligence ». Assignés à la positivité, désormais, comme le prévoyait Guy Debord : « Tout ce qui est bon apparaît, tout ce qui apparaît est bon. »

Franck LEPAGE : Inculture(s) ou le nouvel esprit du capitalisme.

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3 réflexions sur “Du bon usage du mot démocratie

  1. armagnac2 dit :

    D’abord, je dois dire que c’est un plaisir d’être tombé sur ce blog, j’aime les questions qui y sont posées et la manière dont elles le sont. Néanmoins, quelques remarques me sont venues à la lecture de cet article. La démocratie, telle qu’elle est arrivée à Athènes aux alentours des années -500, était certes le pouvoir du peuple, exercé par le peuple; encore que les femmes ne faisait pas partie de ceux qui ont un mot à y placer… à part cela, n’importe quel citoyen pouvait être amené à proposer des lois etc.. Cependant, si on garde ce système comme modèle et comme référence pour parler de démocratie, je pense qu’on conviendra de la difficulté, pour ne pas dire l’impossibilité de mettre en place ce système tel qu’il existait alors dans nos Etats modernes. Athènes comptait quelques dizaines de milliers de citoyens; la population française, on le sait, est aujourd’hui d’un peu plus de 65 millions. à Athènes même, le peuple élisait encore des archontes… Ce que nous avons aujourd’hui est une sorte de démocratie déléguée, où le peuple est sensé exercer le pouvoir à travers ses représentants. Car quoiqu’il en soit, il faut et il a toujours fallu qu’il y en ait un qui parle au nom de tous; le tirage au sort, célèbre en son temps, n’est sans doute pas mieux que l’élection; sans oublier qu’il implique aussi et au préalable une sorte de sélection. La question, du coup, est de savoir comment donner plus de pouvoir à ce peuple, c’est de garder à l’esprit que l’élection n’est pas un sauf-conduit qui aliène la liberté et le pouvoir du peuple et qui protège l’élu de son mécontentement. Et là, je suis entièrement d’accord avec ce que vous avez dit sur le référendum. Un référendum devrait pouvoir être facilement organisé pour vérifier si tel élu dispose toujours de la confiance de la majorité des citoyens; mais cela ramènerait aussi un peu de fragilité politique et nous rapprocherait de la IVe République. Enfin, il convient de redéfinir la démocratie et son cadre d’application. Car « là où la connaissance n’est que chez un homme, disait Hugo, la monarchie s’impose. Là où elle est dans un groupe d’hommes, elle doit faire place à l’aristocratie. Et quand tous ont accès aux lumières du savoir, alors le temps est venu de la démocratie ». Si tous les Français, pour ne parler que d’eux, ont accès aux « lumières du savoir », en profitent-ils tous? Ne sont-ils pas encore pour beaucoup manipulables et manipulés? Ne renonçons-nous pas nous-mêmes à notre voix au chapitre public, donc à la démocratie, en décidant de ne pas aller voter?

    • Merci Armagnac pour tes remarques, je vais tenter de répondre
      Tu dis qu’un système de tirage au sort à l’échelle de nos états modernes serait difficilement praticable. D’intuition, j’ai tendance à être assez d’accord, mais mon rejet du système parlementaire actuel me pousse à me demander s’il est utile de balayer cette idée sans l’avoir expérimentée ? Je sais que des communes comme Grigny, Argenteuil ou Lille expérimentent le tirage au sort au niveau local, mais il y a aussi des partis politiques comme EELV.
      Mais cette question en soulève pour moi une deuxième bien plus importante, à savoir quelle échelle de gouvernance est réellement adaptée à nos besoins ? Les Etats actuels sont le résultat de l’ambition de puissance, de domination et de bénéfices des rois, empereurs et financiers. Il ne me semble pas que les peuples aient jamais eu à se prononcer sur l’entrée en guerre d’un roi ou d’un gouvernement. D’ailleurs, la tendance actuelle au séparatisme (Monténégro, Albanie, Pays Basque, Catalogne..), tend à montrer que le sentiment d’unité nationale que les politiques, les médias et l’enseignement scolaire tentent de nous faire gober se délite petit à petit. Je crois que la démocratie doit d’abord s’exercer au niveau local car c’est à cette échelle que l’on peut connaître les gens, les voir et discuter avec eux. Il faut redonner le plus possible de pouvoir aux communes et faire remonter au niveau supérieur ce qu’il n’est pas possible de faire seul, selon le principe de subsidiarité.
      Pourquoi vouloir tout uniformiser comme le fait actuellement l’UE au mépris des particularismes locaux ? L’exemple de la Politique Agricole Commune à 27 me parait une telle absurdité quand on connaît l’immense diversité des territoires et il y a des tas d’autres exemples. Sauf que pour répondre aux exigences de la libre circulation des biens, des marchandises et des capitaux (surtout), on a construit une super structure technocratique qui ne cherche à répondre qu’aux préoccupations des multinationales. Or cela nous ruine, même un aveugle peut le dire.
      « Ce que nous avons aujourd’hui est une sorte de démocratie déléguée, où le peuple est sensé exercer le pouvoir à travers ses représentants. » Désolé d’insister mais la démocratie ça ne se délègue pas à des représentants élu, c’est une fable que l’on nous a enfoncé dans le crâne pour nous empêcher de penser notre liberté. Le gouvernement du peuple par des représentants (imposés par les partis) ça s’appelle gouvernement représentatif¸ ou oligarchie ou aristocratie, le gouvernement de quelque uns / des meilleurs, mais pas du peuple. Les mots on un sens et il faut le respecter.
      Si l’on veut être libre, il faut s’impliquer dans la vie de la cité, mais on ne peut pas vouloir être bien gouverné et se défausser de ses responsabilités. Les Grecs disaient, il n’y a pas d’episteme/science de la politique, il n’y a que des doxa / opinions (je reprend ça à C. Castoriadis), si l’on veut que la démocratie fonctionne, il faudra se doter d’institutions qui nous apprendrons tous à gouverner et à être gouverné. Si l’on sait qu’un jour dans notre vie on aura à exercer des charges pour la cité et qu’on aura à subir le regard des autres, la reddition des comptes, etc, on se prépare. Pourquoi ne respecte t-on pas ou peu les lois ? Parce que ce ne sont pas les nôtres et qu’elles sont trop compliquées.
      Mais il est sur que tant que les médias appartiendront à des banquiers et à des marchands d’armes, que les programmes d’histoire et d’éducation civique continueront à se réduire à peau de chagrin, qu’on nous enseignera la compétition des notre plus jeune âge, on va avoir du mal. C’est bien pour ça qu’il ne faut pas attendre d’en haut qu’ils changent un système fait pour eux, mais que nous devons expérimenter au niveau local de nouvelles formes de vivre ensemble.
      « Ne renonçons-nous pas nous-mêmes à notre voix au chapitre public, donc à la démocratie, en décidant de ne pas aller voter? » Encore une fois, voter pour des représentants sur lesquels nous n’avons aucun pouvoir de contrôle et qui nous sont imposés par des partis politiques qui confisquent le débat politique, ça ne s’appelle pas renoncer à la démocratie, ca signifie qu’on ne croit plus au fonctionnement du régime représentatif 
      Quant à l’instabilité que pourrait créer le référendum révocatoire, j’ai envie de dire : « on s’en fiche » puisque si révocation il doit y avoir c’est que les électeurs/citoyens jugent que le représentant ne fait pas ce pour quoi il a reçu son mandat et donc qu’il ne doit pas accaparer plus longtemps la délégation de pouvoir du peuple qu’il ne représente de toute façon plus.

      • ghald dit :

        Je m’immisce dans ce débat…

        D’accord sur la relocalisation des pouvoirs politiques. Comme pour un certain nombre de sujets, beaucoup de ce qui me semble être des idées reçues m’apparaissent comme le résultat d’une formulation d’emblée biaisé des problèmes : ainsi, l’on part du constat que nos sociétés sont centralisées et le nombres de « citoyens » tres important, pour ensuite estimer impossible de transformer radicalement les institutions politiques pour passer d’un régime représentatif à une démocratie. Or, a partir du moment où l’on pense que les institutions actuelles sont mauvaises, que l’organisation de la société ne nous convient pas, il faudrait partir de la question « quelle société voulons-nous ? », et si nous répondons : « une démocratie véritable », alors se pose effectivement la question de savoir ce qu’il faut remettre en cause, ce qu’il faut changer pour y parvenir. Dire que puisqu’il faut changer radicalement certaine chose pour etablir une démocratie (ici par exemple l’echelle à laquelle doit s’exercer le pouvoir citoyen), c’est qu’elle est irréalisable, me parait un raisonnement un peu abscons.
        D’ailleurs, si les cités grecques avaient une population de quelques dizaines de milliers de citoyens, il faut aussi noter que la grece en elle-meme, composé de toutes ses cités, comptait une population logiquement bien plus conséquente; qu’ainsi, on peut estimer que l’autonomie politique des cités, la localisation des pouvoirs à une echelle de population où la démocratie pouvait s’exercer, est déjà une réponse au problème du nombre.
        J’ajouterais que si la modernité diffère de l’antiquité grecque par l’ampleur de sa population, elle en diffère aussi par bien d’autres aspects, parmi lesquelles l’existence actuelle de médias permettant une communication rapide à grande echelle, et surtout d’internet, média et mode communication permettant l’horizontalité, la délibération, etc.

        Par contre, il me parait nécessaire de bien réflechir l’usage du tirage au sort, et surtout ne pas réduire la démocratie à celui-ci, car sinon, il restera encore longtemps des gens qui répondront « non » aux questions : « Avez-vous déjà voté une loi ? Avez-vous les moyens de révoquer ou de contrôler vos représentants ? Avez-vous le pouvoir de proposer une loi ? Vos représentants respectent-ils leurs engagements ? Vos représentants sont-ils compétents ? Vos représentants doivent-ils rendre des comptes à la fin de leur(s) mandat(s) ? Pouvez-vous proposer un amendement à une loi ? ». Si pour Montesquieu comme pour Aristote et d’autres, il s’agit d’un aspect caractéristique de la démocratie, la possibilité effective pour tous de participer directement à l’activité politique me semble plus importante encore. Le tirage au sort mérite d’être discuter et sûrement défendu comme procédure démocratique, mais il faut aussi discuter des situations où son recours peut être pertinent. Cela peut être le cas pour une assemblée constituante, encore qu’il faille bien sur que la constitution soit soumise ensuite à un vote citoyen. Mais même dans ce cas, il faut prendre en compte l’aspect minimaliste de cette procédure en terme de démocratie directe, et réfléchir aux moyens d’impliquer qui veut dans l’établissement d’une constitution, au niveau de la délibération et de la proposition.
        Il faut a mon sens garder en tête que le tirage au sort reste une procédure de représentation politique, où il y a aussi délégation de pouvoir qui, comme dans une régime représentatif électif, n’invite pas l’ensemble des citoyens à se positionner politiquement, cad à être effectivement citoyens. La même réflexion est selon moi à mener pour ce qui concerne l’idée de démocratie liquide.

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