Archives de Catégorie: Politique

Les évangélistes du marché (extrait)

Keith Dixon est professeur d’études anglophones à l’université Stendhal de Grenoble. Il est l’auteur de « Les évangélistes du marché » publié chez Raisons d’agir,1998 .
En Angleterre, Tony Blair et gauche post-Thatcher appliquent une politique qui ne ferait pas rougir la Dame de Fer. »

depuis une vingtaine d’années, le paysage politique britannique a subi une transformation profonde. L’économie mixte et l’État providence, très largement construits par l’administration travailliste de l’immédiat après-guerre, ont cédé le pas à une économie massivement privatisée et déréglementée, ainsi qu’à un marché du travail flexibilisé et précarisé. Le Royaume-Uni est passé d’une social-démocratie empreinte des valeurs de solidarité et d’entraide à un régime néolibéral aujourd’hui perçu comme la patrie symbolique de tous ceux qui, en France comme ailleurs, veulent en finir avec ce que le député néotravailliste Denis MacShane a appelé il y a quelques mois dans la presse française (Libération, 21/04/1998) le « vieux socialisme ». Préparée de longue date par les think tanks néolibéraux – ces lieux de rassemblement des activistes intellectuels de la subversion antikeynésienne et antisocialiste – la révolution thatchérienne a non seulement bouleversé l’économie et le marché du travail britanniques, mais elle a surtout modifié la configuration du débat intellectuel (et donc politique) sur les avenirs possibles de la société britannique. Le nouveau sens commun économique et social qui a émergé de cette période, inspiré par la pensée hayekienne et friedmanienne, a atteint un statut consensuel tel que même la direction du parti travailliste se croit aujourd’hui dans l’obligation de s’y inscrire. La gauche « post-moderne », « post-socialiste » et « post-thatchérienne » que MacShane propose comme modèle aux amis européens, sous prétexte de concilier le marché et la justice sociale, est porteuse d’un projet qui ne ferait pas rougir la Dame de Fer. Car, comme nous le rappelle le professeur Vernon Bogdanor, dans un livre récent sur les néotravaillistes : « Les élections générales de 1997 furent un triomphe non seulement pour Tony Blair, mais aussi pour Margaret Thatcher. Elles furent son triomphe final dans la mesure où elles garantissaient que le thatchérisme survivrait au changement de gouvernement. En effet, les travaillistes ne furent perçus comme étant fiables dans l’exercice du pouvoir qu’après avoir adopté les grandes lignes du thatchérisme : priorité à donner à la lutte contre l’inflation, importance du marché, régulation juridique de l’activité syndicale et la privatisation – en bref les travaillistes durent se transformer en néotravaillistes pour remporter les élections législatives.»

pointg.gif (57 octets) De ce point de vue, le bilan depuis dix-huit mois des néotravaillistes d’Anthony Blair et de Gordon Brown, le peu souriant chancelier de l’Échiquier et numéro deux du gouvernement, est déjà éloquent. La première décision d’envergure du nouveau chancelier fut d’accorder une indépendance complète à la Banque d’Angleterre en matière de fixation des taux d’intérêt. Même son prédécesseur conservateur, Kenneth Clarke, n’avait pas osé aller aussi loin dans l’abandon des prérogatives de l’État britannique en matière financière. Sous prétexte de sortir les taux d’intérêt du domaine de la politique politicienne, les néotravaillistes accordaient les pleins pouvoirs à une institution qui, depuis les nominations de l’ère thatchérienne, était entièrement gagnée à une vision néolibérale de l’économie.

pointg.gif (57 octets) Pas de surprise alors lorsqu’au mois d’août dernier le vice-président de la Banque d’Angleterre, maintenant libre de ses interventions, annonça que « le chômage est en-dessous de son taux naturel… Pas encore assez important pour freiner l’inflation ».Les chômeurs britanniques, encore très nombreux malgré les discours lénifiants que l’on retrouve des deux côtés de la Manche, ont apprécié sans doute le caractère « naturel » de leur situation, et Brown le souci évident de justice sociale chez un de ceux qui, grâce à lui, décident désormais en toute indépendance de l’utilisation d’un des leviers essentiels de la politique du pays. Ce fut encore Brown qui entreprit, avec le soutien du Premier ministre et surtout de ses conseillers en communication, d’axer sa politique fiscale autour de l’apaisement de ces couches moyennes de la « middle England », qui avaient constitué la principale base sociale du thatchérisme et qui semblent obséder nos travaillistes postmodernes. Ainsi, le même Brown qui, quelques années auparavant, avait dénoncé les effets dévastateurs de la politique fiscale de Thatcher s’engagea à ne pas revenir sur cette même politique pendant les deux premières années de la législature. Ces dernières semaines, Blair semble prêt à étendre cet immobilisme fiscal bien au-delà des deux années initialement prévues.

pointg.gif (57 octets) Le « parti du travail » nouvelle formule n’arrête donc pas de ravir ses « adversaires » politiques, et non seulement dans le domaine économique. Au « moins d’État » prêché pendant dix-neuf ans par les gouvernements conservateurs successifs, les néotravaillistes ont ajouté « moins d’indulgence » pour ceux et celles qui sont obligés de vivre des allocations de l’État. De la réduction de l’allocation de famille monoparentale (en décembre 1997) au projet actuellement débattu de réduction de l’allocation des personnes handicapées, la « réforme » néotravailliste de l’État Providence porte tous les signes d’un démantèlement (rêvé par Thatcher mais qui s’est avéré hors d’atteinte). On y voit en filigrane cette vieille tradition britannique qui, au moins depuis les workhouses du XIXè siècle, fait une distinction entre les pauvres méritants et dignes de l’aide d’une part, et le non-conforme ou les retors qui doivent être disciplinés sinon punis d’autre part. C’est le sens même des dispositions du nouveau programme Welfare to work, qui ambitionne de remettre 250 000 jeunes au travail, mais qui prévoit également des mesures punitives (retrait des allocations) contre tous ceux et toutes celles qui se montreraient récalcitrants par rapport aux stages et aux (petits) boulots qu’on leur offre. Dans ce dernier cas, il s’agit de débusquer les « faux chômeurs » et, au-delà, de déplacer dans l’opinion publique la responsabilité du chômage de masse, des responsables politiques ou économiques vers les chômeurs eux-mêmes.

pointg.gif (57 octets) Cette nouvelle politique « sociale » s’accompagne d’un discours moralisant et accusateur. Ainsi, le Premier ministre ne manque pas une occasion pour dénoncer la « culture de la dépendance » et exhorter les chômeurs à prendre leur destin en main. Reprenant un thème cher à Margaret Thatcher et aux penseurs ultraconservateurs de laSocial Affairs Unit (think tank fondé en 1980 et spécialisé dans le combat contre la gauche dans le champ sociologique), on dénonce le laxisme familial dans les quartiers populaires tenu pour responsable, entre autres, de la délinquance juvénile. Dans le même ordre d’idées, on voit l’ancien militant d’extrême gauche, Jack Straw, depuis très largement assagi dans son rôle de ministre de l’Intérieur, proposer un couvre-feu pour les jeunes adolescents dans les quartiers difficiles, ou encore polémiquer avec les autorités judiciaires du pays sur la nécessité d’introduire une « vraie » peine de prison à vie pour des criminels jugés irrécupérables.

pointg.gif (57 octets) « Libéralisation » continue de l’économie. «Flexibilité » maintenue sur le marché du travail, imposition de « la loi et l’ordre » chez les pauvres, les néotravaillistes sont loin d’être sortis du carcan introduit dans la vie intellectuelle et politique britannique par les« évangélistes du marché » qui avaient préparé et accompagné la marche triomphale du thatchérisme. Blair et la direction de New Labour semblent avoir intégré le vieil adage britannique qui veut que « quand on ne peut pas les battre, il faut se joindre à eux ». Mais à force de soigner sa droite, il est possible que Blair finisse par se faire déstabiliser par cette gauche, « vieille » ou moins vieille, qu’il a tout fait pour discréditer. Le dernier congrès du TUC a permis de mesurer le mécontentement de la base syndicale par rapport à un gouvernement qui, même dans ses élans « sociaux » (salaire minimum, reconnaissance de l’activité syndicale dans l’entreprise), semble beaucoup plus soucieux des réactions des milieux d’affaires que de l’attente des syndicats qui représentent encore aujourd’hui l’une de ses principales forces de soutien. Le fait aussi que, lors du dernier congrès travailliste, les candidats « blairistes » au comité exécutif du New Labour aient été malmenés au profit des candidats de gauche est peut-être un signe que la guerre n’est pas complètement finie entre ceux et celles qui croient encore à ce qu’on appelait la « nouvelle Jérusalem », dans une tradition travailliste empreinte de messianisme chrétien radical, et les autres, qui sont passés armes et bagages à la main chez les marchands du temple. »

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REMETTRE IMPÉRATIVEMENT LES MOTS A L’ENDROIT : DÉMOCRATIE, CONSTITUTION, CITOYEN, …

 « Ce qui est nouveau, en ce temps, et peut-être pour la première fois dans l’histoire, c’est l’utilisation du mot désignant l’ancienne valeur pour le fixer sur son exact opposé, c’est l’inversion totale. Cette inversion des valeurs dont chacun commence à se rendre compte, plus ou moins clairement, produit un effet profond et grave sur l’homme contemporain : il ne peut plus croire en ces mots, qui de fait deviennent de simples sons. Et encore s’ils n’étaient que cela, ce ne serait pas bien sérieux : mais ces mots ont exprimé l’espérance de l’homme, ils l’ont motivée. Ce ne sont pas des sons neutres : devenus inverses d’eux-mêmes, ils constituent un poison violent de l’âme, de l’être entier. Ils détruisent l’homme parce que celui-ci qu’on le veuille ou non porte encore en lui la soif de justice, de vérité, d’égalité, et qu’on lui donne l’acide de l’injustice, du mensonge, de l’exploitation pour se désaltérer. Ainsi l’homme de ce temps n’a plus aucun repère fixe, sain, stable pour orienter son action et sa vie, pour juger ce qu’il fait et ce que l’on fait autour de lui. Il n’a plus aucun critère clair et sûr, pour départager un bien et un mal. Tout ce qu’on lui offre est une boussole affolée, de fausses lumières dans le brouillard. Telle est la véritable portée de cette inversion des valeurs : et ceci vaut pour tous. Tous, sans exception, sont victimes de cette inversion – de ce pain de mensonge et de mirages successifs dissipés à chaque approche. Alors, cet homme qui ne peut plus croire aux valeurs, qui n’a plus aucun repère fixe pour se situer lui-même, ne peut pas davantage concevoir une espérance : tout a sans cesse menti. On a avancé d’une tromperie vers un mensonge, d’une misère vers une illusion. Il sombre alors dans un scepticisme sans grandeur et sans lucidité. Il meurt de misère spirituelle dans le dessèchement et le vide des yeux morts.»Jacques Ellul

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Interview, Jacques Rancière et Pierre Rosanvallon

Voici une interview paru hier dans Le Monde, dans laquelle presque tous les sujets traités jusqu’à présent apparaissent : l’idée qu’il faut tirer au sort les représentants et qu’il ne faut pas de professionnels de la politique, l’idée de contrôle citoyen à tous les niveaux, l’idée que notre système de gouvernement n’est pas une démocratie et a été pensé pour ne pas l’être, l’idée d’une oligarchie et d’élites qui servent la finance plutôt que de servir les intérêts du peuple, le non cumul des mandats et la rotation des charges….. Bref que du bonheur que je vous invite à lire et à partager avec le plus grand nombre !!!!

http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/05/06/des-idees-pour-transformer-une-republique-encore-oligarchique_3171667_3232.html

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Vertus du tirage au sort, vices de l’élection

Lorsque l’on parle de l’idée de tirer au sort nos représentants à quelqu’un qui n’en avait jamais entendu parler avant, on obtient spontanément, presque toujours, la même réaction : un rejet catégorique. Ce rejet se fonde généralement sur 2 croyances : si les représentants étaient tirés au sort, ce serait prendre le risque de se retrouver avec des incompétents au pouvoir. Les tirés au sort auraient les mêmes pouvoirs que nos actuels députés.

Je voudrais tenter d’apaiser les craintes de ceux d’entre nous qui ne croient pas à la démocratie.

Rejeter le tirage au sort au prétexte que des incompétents pourraient arriver au pouvoir revient à postuler en creux, que la majorité de nos représentants sont compétents. Mais d’abord compétent sur quoi ? Sur tous les sujets ? Garant de la volonté de leurs électeurs ? Allons, je crois que nous sommes de moins en moins nombreux à croire à cette fable. Le nombre de présidents, députés ou  membres du gouvernement en conflit d’intérêt ou ayant déjà eu affaire à la justice ne cesse de s’allonger, et on continue de s’accrocher à la désignation de ceux qui nous troussent comme à une vache sacrée.

Pour ce qui est de la compétence, il faut bien comprendre que lorsque l’on est élu député, on vote la plupart du temps selon la consigne de vote du parti. Car si l’on vote de manière répétée en contradiction avec la ligne du parti, on prend le risque de ne pas être soutenu par celui-ci lors des prochaines élections. Adieu donc l’argent et la structure bien huilée qui permet de gagner la bataille électorale. Ensuite, les députés sont des professionnels de la politique qui passent du temps à siéger dans des commissions parlementaires et à lire des notes de synthèse. L’information à laquelle ont accès les députés provient soit directement d’experts, soit est rédigée par des attachés parlementaires ou des conseillers qui sortent d’écoles dont cet exercice de synthèse est ce que l’on apprend le mieux à faire. Pas étonnant donc que, lorsque l’on passe une grande partie de son temps à ingurgiter de l’information clairement synthétisée et à participer à des débats sur différents thèmes relatifs à la vie publique, on finit par avoir un avis relativement éclairé sur ces sujets. Et encore, cela ne porte que sur une petite partie des thèmes sur lesquels les députés sont amenés à voter. Et c’est bien pour cela que le parti donne des consignes de vote. Il faut donc en finir avec ce mythe selon lequel les députés seraient plus qualifiés que la majeure partie des citoyens pour décider à notre place des réponses à apporter à nos problèmes. On dirait même que depuis 200 ans que les hommes élisent leurs maîtres, presque toujours, les pires accèdent au pouvoir et prennent des décisions allant à l’encontre de l’intérêt des 99%.

Le philosophe Alain a eu cette phrase que je crois très vraie sur la nature des hommes et de leur rapport avec le pouvoir « Car enfin le trait le plus visible dans l’homme juste est de ne point vouloir du tout gouverner les autres et de gouverner seulement lui même. Cela décide tout. Autant dire que les pires gouverneront. ». Nous devrions nous rappeler sans cesse que, avant toute autre considération, le premier objectif d’un homme politique c’est de se faire (ré)élire. Tout comme un peintre en bâtiment doit trouver des chantiers si il veut avoir de quoi se nourrir, un professionnel de la politique est dans l’obligation de trouver un mandat et si possible de les cumuler. Il en va de même pour les partis politiques dont l’objectif premier est de gagner les élections. Nous devrions voir que ce système mène mécaniquement à la tromperie de nos intérêts collectifs, car il existe au niveau individuel de puissantes motivations qui poussent ces acteurs à fausser la volonté générale.

C’est là surement la différence fondamentale entre l’élection et le tirage au sort ,puisque l’élection « repose sur la CONFIANCE en notre VOLONTÉ individuelle (comme si notre volonté ne pouvait pas être trompée), alors que le tirage au sort cultive la DÉFIANCE pour, en quelque sorte, nous protéger contre notre VOLONTÉ collective (toujours menacée de TROMPERIE). » (Etienne Chouard)

Pour répondre à la deuxième objection courante sur le tirage au sort, il est bien évident qu’en démocratie, ce ne sont pas les tirés au sort qui décident à notre place. L’objectif d’instituer une démocratie étant de se réapproprier une plus grande part de pouvoir, cela n’aurait pas de sens de donner les mêmes prérogatives à des tirés au sort que celles que nous déléguons aujourd’hui à nos élus. Les tirés au sort pourraient par exemple examiner les propositions de lois soumises par les collectifs de citoyens, préparer les projets lois qui seraient soumis au vote des citoyens, préparer l’ordre du jour, participer aux débats à l’assemblée et en commissions et s’assurer que l’information est bien diffusée au plus grand nombre.

Pour synthétiser les arguments sur ce sujet, je me permets de recopier ici un tableau fait par Etienne Chouard sur les vices de l’élection et les vertus du tirage au sort :

L’ÉLECTION :

1. L’élection pousse au mensonge les représentants : d’abord pour accéder au pouvoir, puis pour le conserver, car les candidats ne peuvent être élus, puis réélus, que si leur image est bonne : cela pousse mécaniquement à mentir, sur le futur et sur le passé.

2. L’élection pousse à la corruption : les élus « sponsorisés » doivent fatalement « renvoyer l’ascenseur » à leurs sponsors, ceux qui ont financé leur campagne électorale : la corruption est donc inévitable, par l’existence même de la campagne électorale dont le coût est inaccessible au candidat seul. Le système de l’élection permet donc, et même impose, la corruption des élus (ce qui arrange sans doute quelques acteurs économiques fortunés).

Grâce au principe de la campagne électorale ruineuse, nos représentants sont à vendre (et nos libertés avec).

3. L’élection incite au regroupement en ligues et soumet l’action politique à des clans et surtout à leurs chefs, avec son cortège de turpitudes liées aux logiques d’appareil et à la quête ultra prioritaire (vitale) du pouvoir.

Les partis imposent leurs candidats, ce qui rend nos choix factices. Du fait de la participation de groupes politiques à la compétition électorale (concurrence déloyale), l’élection prive la plupart des individus isolés de toute chance de participer au gouvernement de la Cité et favorise donc le désintérêt politique (voire le rejet) des citoyens.

4. L’élection délègue… et donc dispense (éloigne) les citoyens de l’activité politique quotidienne et favorise la formation de castes d’élus, professionnels à vie de la politique, qui s’éloignent de leurs électeurs pour finalement ne plus représenter qu’eux-mêmes, transformant la protection promise par l’élection en muselière politique.

5. L’élection n’assure que la légitimité des élus, sans garantir du tout la justice distributive dans la répartition des charges : une assemblée de fonctionnaires et de médecins ne peut pas appréhender l’intérêt général comme le ferait une assemblée tirée au sort.

Une assemblée élue n’est jamais représentative

6. Paradoxalement, l’élection étouffe les résistances contre les abus de pouvoir : elle réduit notre précieuse liberté de parole à un vote épisodique tous les cinq ans, vote tourmenté par un bipartisme de façade qui n’offre que des choix factices. La consigne du « vote utile » est un bâillon politique.

L’élection sélectionne par définition ceux qui semblent « les meilleurs », des citoyens supérieurs aux électeurs, et renonce ainsi au principe d’égalité (pourtant affiché partout, mensongèrement) : l’élection désigne davantage des chefs qui recherchent un pouvoir (dominateurs) que des représentants qui acceptent un pouvoir (médiateurs, à l’écoute et au service des citoyens).

L’élection est profondément aristocratique, pas du tout démocratique. L’expression « élection démocratique » est un oxymore (un assemblage de mots contradictoires).

Un inconvénient important de cette élite, c’est ce sentiment de puissance qui se développe chez les élus au point qu’ils finissent par se permettre n’importe quoi.

7. DE FAIT, depuis 200 ans (depuis le début du 19ème), l’élection donne le pouvoir politique aux plus riches et à eux seuls, jamais aux autres : l’élection de représentants politiques permet de SYNCHRONISER durablement le pouvoir politique et le pouvoir économique, créant progressivement des monstres irresponsables écrivant le droit pour eux mêmes et s’appropriant le monopole de la force publique à des fins privées.

LE TIRAGE AU SORT :

1. La procédure du tirage au sort est impartiale et équitable : elle garantit une justice distributive (conséquence logique du principe d’égalité politique affirmé comme objectif central de la démocratie).

2. Le tirage au sort empêche la corruption (il dissuade même les corrupteurs : il est impossible et donc inutile de tricher, on évite les intrigues) : ne laissant pas de place à la volonté, ni des uns ni des autres, il n’accorde aucune chance à la tromperie, à la manipulation des volontés.

3. Le tirage au sort ne crée jamais de rancunes : pas de vanité d’avoir été choisi ; pas de ressentiment à ne pas avoir été choisi : il a des vertus pacifiantes pour la Cité, de façon systémique.

4. Tous les participants, représentants et représentés sont mis sur un réel pied d’égalité.

5. Le hasard, reproduisant rarement deux fois le même choix, pousse naturellement à la rotation des charges et empêche mécaniquement la formation d’une classe politicienne toujours portée à tirer vanité de sa condition et cherchant toujours à jouir de privilèges.

Le principe protecteur majeur est celui-ci : les gouvernants sont plus respectueux des gouvernés quand ils savent avec certitude qu’ils reviendront bientôt eux-mêmes à la condition ordinaire de gouvernés.

6. Le tirage au sort est facile, rapide et économique.

7. Le hasard et les grands nombres composent naturellement, mécaniquement, un échantillon représentatif. Rien de mieux que le tirage au sort pour composer une assemblée qui ressemble trait pour trait au peuple à représenter. Pas besoin de quotas, pas de risque d’intrigues.

8. Savoir qu’il peut être tiré au sort incite chaque citoyen à s’instruire et à participer aux controverses publiques : c’est un moyen pédagogique d’émancipation intellectuelle.

9. Avoir été tiré au sort pousse chaque citoyen à s’extraire de ses préoccupations personnelles et à se préoccuper du monde commun ; sa désignation et le regard public posé sur lui le poussent à s’instruire et à développer ses compétences par son travail, exactement comme cela se passe pour les élus : c’est un moyen pédagogique de responsabilisation des citoyens, de tous les citoyens.

10. Préférer le tirage au sort, c’est refuser d’abandonner le pouvoir du suffrage direct à l’Assemblée, et c’est tenir à des contrôles réels de tous les représentants : donc, le tirage au sort portant avec lui des contrôles drastiques à tous les étages, il est mieux adapté que l’élection (qui suppose que les électeurs connaissent bien les élus et leurs actes quotidiens) pour les entités de grande taille. (Alors qu’on entend dire généralement le contraire.)

11. DE FAIT, pendant 200 ans de tirage au sort quotidien (au Ve et Ive siècle av. JC à Athènes), les riches n’ont JAMAIS gouverné, et les pauvres toujours. (Les riches vivaient très confortablement, rassurez-vous, mais ils ne pouvaient pas tout rafler sans limite, faute d’emprise politique.) Ceci est essentiel : mécaniquement, infailliblement, irrésistiblement, le tirage au sort DÉSYNCHRONISE le pouvoir politique du pouvoir économique. C’est une façon très astucieuse d’affaiblir les pouvoirs pour éviter qu’ils n’abusent.

On est donc tenté de penser que c’est l’élection des acteurs politiques qui a rendu possible le capitalisme, et que le tirage au sort retirerait aux capitalistes leur principal moyen de domination.

Dans un prochain message, je parlerai de l’ensemble des mécanismes de contrôle des tirés au sort.

Pour un résumé des objections courantes sur le tirage au sort et de ses réfutations, voir le lien suivant : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/centralite_du_tirage_au_sort_en_democratie.pdf

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Rousseau, citoyen du futur

Pour ce week-end, j’aimerais que vous preniez le temps d’aller à la rencontre de la véritable pensée politique et philosophique de Jean-Jacques Rousseau. Croyez-moi, vous ne serez pas déçu des découvertes que vous allez faire.

Son nom nous évoque à tous quelque chose, comme si nous le connaissions bien, un personnage familier mais dont nous n’avons certainement pas étudié plus de 3 extraits lorsque nous étions au lycée. Cependant, rien de très radical dans le mythe du bon sauvage, l’état de nature et le contrat social, si ce n’est quelques utopies de plus.

Or je vous le dit, Rousseau est un révolutionnaire du XXIème siècle. Son combat contre le capitalisme naissant, cette société basée sur le luxe et le désir, et contre le système >représentatif<, qui vole la souveraineté du peuple, nous montrait déjà la voie à suivre il y a de cela plus de 2 siècles.

Au travers des 2 conférences suivantes, je vous invite donc véritablement à comprendre en quoi la pensée de Jean-Jacques peut nous permettre de penser des solutions aux problèmes actuels. En effet, ce génie avait déjà vu que la conjonction du libéralisme économique et du système de gouvernement >représentatif< donnerait tous les pouvoirs aux nantis et nous mettait en garde contre ceux dont le dessein, était de mettre des chaînes à la liberté des peuples.

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GitHub, outil collaboratif au service de la démocratie.

http://www.ted.com/talks/lang/fr/clay_shirky_how_the_internet_will_one_day_transform_government.html

Voici une conférence TED qui nous fait découvrir les nouvelles voies ouvertes par la communauté open source pour développer des systèmes démocratiques. C’est en partie grâce à Linus Torvalds, le fondateur de Linux qu’est né GitHub, un outil collaboratif pour développeurs internet, mais qui peut être utilisé pour divers projets, comme l’élaboration d’un projet de loi par exemple.

En cela, cet outil rappelle ce qui est en train de se développer autour du concept de démocratie liquide, en ce sens que tout le monde peut participer, mais il n’est pas fait mention d’un système de vote ou de délégation du vote. Néanmoins, c’est extrêmement plaisant de voir que de telles initiatives fleurissent partout à travers le monde et qu’elles bénéficient d’une grande audience via de larges canaux de diffusion.

Je vous laisse avec Clay Shirki pour la présentation.

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Une fausse bonne proposition de loi

A peine la loi sur le mariage pour tous entérinée par l’Assemblée Nationale, voici qu’une nouvelle proposition de loi risque de faire parler d’elle à plusieurs titres.

D’abord sur la forme, puisque les députés à l’initiative de la loi, Mrs Gilbert Collard et Jacques Bompard, sont classés à l’extrême droite de l’échiquier politique. Ensuite sur le fond, puisque la proposition de loi vise à modifier la constitution pour y inscrire le référendum révocatoire pour le Président de la République.

Nous avons donc de bons ingrédients pour en faire le prochain sujet chaud sur lequel les médias pourraient se déchainer allègrement. Si tel était le cas, je crains malheureusement que, ce qui aurait pu constituer une excellente tribune pour traiter d’une (vraie) question de droit politique fondamental, le contrôle des représentants par les citoyens, ne risque de se voir transformer en parodie de débat par les éditocrates des médias mainstream.

Je vois au moins 2 raisons à cela :

  • Les personnalités à l’origine de la proposition seront diabolisées à cause de leur appartenance politique. Je ne serais pas étonné si les papiers et autres émissions qui pourront être consacrés à ce sujet choisissent en préambule de dresser un portrait à charge sur le parcours politique des 2 bougres. Ce stratagème bien connu aura pour objectif de discréditer l’idée auprès d’une large partie de l’audience avant même de commencer à analyser la question de fond. On fera donc passer cette proposition de loi pêle-mêle comme un danger pour la >démocratie<, un affreux risque de dérive populiste rappelant les heures les plus sombres de notre histoire (les spécialistes de la désinformation adorent cette phrase), on évoquera la nécessité de garder un cap politique clair en ce temps de crise, on ne manquera pas non plus de mentionner que cela pourrait envoyer un signe négatif au Marché, que l’Europe n’a pas besoin qu’un de ses 2 piliers rentre dans une crise de gouvernance etc etc
  • Je ne doute pas non plus que dans un deuxième temps, on cherchera des exemples dans les pays disposant de cette procédure pour montrer que ça ne fonctionne pas et l’on essayera de montrer que ça ne correspond pas à la tradition politique française. On écartera ainsi définitivement le problème d’un deuxième revers de la main, au lieu par exemple, de traiter la question du droit que s’arrogent les >représentants< du peuple de modifier la constitution sans son consentement.

Si au premier abord j’avais eu un sentiment mitigé en découvrant cette information, après réflexion il n’en est plus rien. D’une part, parce que ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles du pouvoir et que j’ai du mal à ne pas voir dans l’action de ces 2 députés autre chose que des visées électoralistes. D’autre part, même si je reconnais qu’ils ont le mérite de proposer une loi que je juge bonne, je regrette qu’elle se limite à la seule révocation du président de la République. En effet, on eu aimé que la proposition de loi intègre des dispositions relatives à la révocation des députés ne respectant pas leurs engagements. Mais bien évidemment, on ne pouvait pas s’attendre à ce que ces messieurs proposent une mesure qui puisse les mettre au chômage à tout moment. Cela ne fait que renforcer chez moi la conviction que nous devons écrire nous même notre contrat social pour nous mettre à l’abri des voleurs de pouvoir !

Certes je viens de faire un beau délit d’intention sur ce qui pourra être dit dans les grands médias sur ce sujet, et j’espère me tromper bien que je n’ai pas la télé pour vérifier, mais malheureusement l’expérience montre que sur des sujets d’une telle importance, l’information poubelle prime sur le débat de qualité.

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Cornélius Castoriadis – Une leçon de démocratie

Je vous invite à écouter et à ré-écouter attentivement un long entretien avec cet immense penseur que fût Cornélius Castoriadis. Je découvre petit à petit l’ensemble de son oeuvre, sa réflexion est tout à fait passionnante !

La vidéo en une partie sur ce lien, mais en mauvaise qualité audio : http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=CJCq6Vy_YRM

Ou alors en bonne qualité mais en plusieurs parties (il faut descendre un peu la page principale, il s’agit de l’entretien avec Chris Marker) : http://castoriadis.org/fr/default.asp

Bon visionnage

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« Solutions locales pour désordre global »

Comme je l’évoquais à la fin de mon précédent post, lorsqu’il s’agit d’imaginer le fonctionnement concret de la démocratie, ceux qui découvrent le sujet ont tendance à penser que le nombre de citoyens constitue un obstacle majeur à sa réalisation. Or, cet argument s’inscrit dans le paradigme politique actuel, alors que le but de la réflexion actuelle est de changer RADICALEMENT la société et les institutions.

Cette impossibilité de penser en-dehors du cadre actuel est liée au bourrage de crâne auquel nous sommes soumis depuis notre naissance, et qui a fait naître chez nous la croyance que le système de gouvernement représentatif constitue la fin de l’histoire, le stade définitif, pour ne pas dire terminal, de l’organisation politique des hommes. Si nous voulons inventer des solutions aux problèmes économiques, sociaux, écologiques et énergétiques actuels, il est indispensable de changer en profondeur notre système de croyances.

Pour revenir à cette objection du nombre, je pense qu’il faut en premier lieu s’interroger sur la pertinence de l’échelle de gouvernance actuelle. Bien qu’ils se soient constitués au cours d’un long mouvement historique, nos Etats-nation sont des créations récentes à l’échelle de l’histoire de l’Humanité. Je pose néanmoins la question de savoir si ces agrandissements successifs sont plutôt le résultat de la volonté de mégalomanes en quête de puissance et de domination, ou plutôt le résultat de la volonté de peuples ayant cherché à s’unifier pour leur bien commun ?

Après réflexion, il ne m’apparaît pas comme une évidence que la forme actuelle des Etats-nations corresponde à une tendance naturelle des hommes à vouloir faire cité avec un nombre toujours plus important de citoyens. Au contraire, je crois ces unifications forcées pour des raisons qui ont été politiques, économiques ou religieuses, portent en elles les germes de futures séparation et d’un retour à des échelles de vie et donc de gouvernance plus petites. De nombreux exemples ces dernières années m’invitent à regarder dans cette direction : indépendance récente des pays des Balkans comme le Monténégro, le Kosovo ou la Croatie, le Sud-Soudan, mais aussi mouvements séparatistes au Pays Basque, en Catalogne ou au Mali (je pourrais multiplier les exemples).

Ainsi, je crois que les peuples aspirent plutôt à vivre en communautés restreintes, quelque centaines de milliers, quelques millions tout au plus, car les identités s’inscrivent dans le lieu, dans des aires géographiques restreintes. On se revendique d’une ville ou d’une région (je suis parisien, je suis breton), car c’est à ce niveau que les spécificités culturelles peuvent se développer et marquer le territoire, le différencier. C’est à l’échelle d’une commune ou d’une communauté de communes que l’on peut connaître les gens, les rencontrer facilement, partager des choses avec eux, en vrai. C’est pourquoi la démocratie doit être locale. Il faut donner, selon le principe de subsidiarité, le plus de pouvoir possible aux villes et faire remonter à l’échelon supérieur (communauté d’agglo) ce qui ne peut être fait à cette échelle de territoire.

Si l’on cherche des ressemblances  dans l’histoire, on observe qu’à l’époque de l’Athènes démocratique, les athéniens coexistaient très bien avec les autres cités dans lesquelles ils avaient installé la démocratie (raison pour laquelle les oligarques locaux firent appel à Sparte pour restaurer leur pouvoir durant ce que l’on appela la Guerre du Péloponnèse). Pour autant, ces nouvelles cités démocratiques ne partageaient pas de gouvernement commun.

A l’heure actuelle, l’exemple de l’Union Européenne me semble parfaitement illustrer mon propos : une union qui s’est faite à marche forcée, bien souvent sans, ou contre le consentement des peuples, avec pour but unique  de satisfaire l’appétit des multinationales et des banques (le fameux marché commun). Pour l’histoire officielle, celle que l’on nous vend à la télé et dans les livres d’histoire, la création européenne a permis surtout de faire disparaître les conflits armés au sein de nos frontières. Mais ce n’est qu’une illusion qui  masque que nous vivons une ère de guerre économique, dans des états de plus en plus sécuritaires (tentatives de limitation du net, fichage adn, passeport biométrique, télésurveillance) et que surtout, les conflits ont été délocalisés à la périphérie. On ne peut aujourd’hui qu’assister aux désastres.

Si nous voulons inverser la tendance, il ne faut plus déléguer notre pouvoir à des hommes de partis qui ne cessent de prendre des décisions à l’encontre de l’intérêt des peuples, mais nous devons reprendre le pouvoir en expérimentant localement de nouvelles formes de gouvernement, en écrivant nous même notre contrat social !

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Démocratie liquide

Pour répondre à une objection courante sur la démocratie, consistant à dire qu’il est impossible que chaque citoyen qui le souhaite vote les lois (impossible de se réunir tous les 4 matins, trouver le lieu adéquat, trop de monde…), il faut savoir que des outils sont en train d’être testés et développés à grande échelle sur internet, selon un principe que l’on appelle démocratie liquide.

Ce système consiste à voter soi-même les lois via une plate-forme internet sécurisée, si l’on se sent assez informé sur le sujet, soit à déléguer à l’avance son vote à des personnes qui vont nous représenter sur chaque sujet (mon prof d’éco pour les questions économiques, mon copain militant dans une ONG pour les questions sur l’agriculture, mon grand-père sur les questions sociétales..), mais en gardant la possibilité de reprendre la main ou de changer de représentant à tout moment si votre représentant vote un texte que vous n’approuvez pas.

Pour des explications détaillées, je vous invite à vous rendre sur le site : http://www.democracialiquida.org

Il existe (au moins) une autre initiative du même type à laquelle vous pouvez participer pour de vrai : http://liquidfeedback.testgentilsvirus.changeip.org/lf/

Autrement, il me semble que cette objection sur la faisabilité d’une véritable démocratie à 65 millions ou plus, soulève un autre débat bien plus important qui est celui de l’échelle de gouvernance adaptée à nos besoins. Je tenterai d’aborder cette question fondamentale plus en détails lors d’un prochain post.