Vous avez dit référendum ??

Il y a deux semaine de cela, j’étais à la première Up Conférence, anciennement Alter mardi, pour un débat sur le thème « La démocratie est-elle compatible avec le long terme? » Parmi les invités, un ancien Premier Ministre, Mr Rocard. Bien que je ne m’attendais à rien de radical ou de révolutionnaire dans les propos de ce monsieur, j’ai été vivement piqué au vif lorsqu’il s’est soudainement mis à attaquer le référendum. L’argument utilisé est le même que l’on peut lire ou entendre un peu partout depuis quelques années, à savoir que les peuples ne répondent jamais à la question initialement posée, mais qu’au contraire, ces affreux se servent de l’occasion qui leur est donnée de s’exprimer pour renvoyer le gouvernement en place dans les cordes.

Encore plus récemment, en lisant un article demandant aux parlementaires si ils auraient le « courage de construire (eux-mêmes) une République exemplaire? » (après tout pourquoi pas, on pourrait aussi demander aux banquiers de changer le système financier),  notre blogueur, qui jusqu’ici proposait de gentils réformes, se met lui aussi à casser du référendum avec le même argument à la mode, qui voudrait que les peuples ne sont qu’un ramassis d’illettrés et d’incompétents n’étant pas capable de comprendre une question et d’y répondre.

Il faut admettre que le camp des « anti-référendum » a gagné quelques belles batailles ces dernières années, avec notamment 2 coups d’éclat :

  • le « non » français au traité européen de 2005, qui a ensuite été ratifié par nos >représentants< en 2008,
  • le tour de force de l’UE et de ses membres, France et Allemagne en tête, qui ont fait pression sur le Premier Ministre Papandréou pour qu’il n’organise pas le référendum qu’il avait annoncé sur le> plan de sauvetage< (et qui a été suivi juste après par le renvoi des gouvernements Grecs et Italiens)

C’est vrai quoi, pourquoi s’embêter avec la souveraineté nationale et des gouvernements élus, lorsque des commissaires non élus peuvent décider du sort d’un pays ? Je voudrais rappeler à ceux qui me lise, la phrase de Mario Monti en 2011 avant d’être nommé par ses anciens collègues de la commission européenne pour prendre les rênes de l’Italie, disant que ce qu’il « apprécie dans l’Europe telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, c’est qu’elle est à l’abri des aléas de l’humeur de l’électorat et éloignée des contraintes électorales ». On ne peux plus clair !Il s’agit là encore de faits, les gouvernements oligarchiques européens et l’Union Européenne sont des régimes qui usent sans se cacher de méthodes autoritaires ! Et évidemment, pas un grand  média qui trouve à y redire quelque chose.

Il va donc de soit que nous devrions absolument refuser l’emploi d’expressions telles que « >démocrate européen< » ,  « >Europe démocratique< « ou « >Europe des peuples< » . Il est aussi de notre devoir d’arrêter de se faire insulter par ces professionnels de la politique qui ne cesse de prendre des décisions allant à l’encontre de l’intérêt des peuples, et qui en plus nous confisquent nos droits politiques. Il y en marre de les entendre dire tous les jours à la télé, à la radio ou dans la presse, que la situation est bien trop compliquée et que seuls des >experts< sont à même de la résoudre.

Et ce n’est pas comme si la société civile manquait d’idées et de solutions pour répondre aux problèmes actuels : récupération du pouvoir de création monétaire, sortie de l’UE, monnaies locales complémentaires, séparation des banques de dépôt et des banques d’affaire, non cumul des mandats, mandats courts et non renouvelables, référendum d’initiative citoyenne, revenu de base, socialisation du salaire, fin de la propriété lucrative… Si nous étions réellement en démocratie, les techniciens ne devraient avoir qu’un rôle de conseil, l’information proposerait un vrai débat contradictoire et  les peuples décideraient eux-même, en votant, des choix de société pour sortir de la crise.

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Du bon usage du mot démocratie

« Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. »

Abbé Sieyès, discours du 7 septembre 1789

« Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie. »

Montesquieu, L’esprit des lois, Livre II, Chapitre 2

C’est deux extraits ne laissent pas de place au doute ou à l’interprétation.

Un pays qui a recours à l’élection pour nommer les représentants du peuple est un pays de gouvernement représentatif. Par conséquent, la France n’est en AUCUN CAS, une démocratie, ni même une démocratie représentative. Ces 2 termes sont même antinomiques. Pour être plus précis, lorsque comme aujourd’hui, le pouvoir n’est plus exercé que par une petite classe dominante (2 partis politiques), il est plus correct de parler de gouvernement oligarchique. En novlangue actuelle, cela s’appelle de l’alternance démocratique…

Un véritable état démocratique est un état ou le peuple vote lui-même ses lois. Autrement dit, en démocratie, les citoyens sont autonomes (autos qui « signifie soi-même », nomos « la loi, règle »). Un électeur est hétéronome, il ne peut que choisir les maîtres qu’on lui impose et qui font les lois auxquelles il obéit. On voit vite dans lequel des 2 cas nous nous trouvons;

Avez-vous déjà voté une loi ? Avez-vous les moyens de révoquer ou de contrôler vos représentants ? Avez-vous le pouvoir de proposer une loi ? Vos représentants respectent-ils leurs engagements ? Vos représentants sont-ils compétents ? Vos représentants doivent-ils rendre des comptes à la fin de leur(s) mandat(s) ? Pouvez-vous proposer un amendement à une loi ?

La réponse à toutes ces questions est évidemment « Non » (à moins que vous ne soyez député)¸ et c’est normal, car nous ne sommes pas en démocratie. Comme le souhaitaient Sieyès et les bourgeois de son temps, depuis 200 ans les constitutions ont été écrites par les hommes au pouvoir dans le but de ne pas donner le pouvoir au peuple mais à ses représentants. Cependant, pour que le peuple se tienne tranquille, les nouveaux dirigeants se sont arrangés pour que nous apprenions à l’école et que l’on nous répète dans les médias que nous vivons en >démocratie<. Ainsi, en appelant >démocratie< nos régimes politiques actuels, nous appelons le problème du nom de la solution. Nous construisons donc nous-mêmes les barreaux de notre prison idéologique et politique

Si vous êtes réellement démocrate, je vous invite dans un premier temps à résister à la novlangue (mots identifiés entre >…<) en réalisant 2 petites actions d’autodéfense intellectuelle :

1- Ne plus employer le mot démocratie pour désigner le mode de gouvernement de la France ou de n’importe quel état qui a recours à l’élection de représentants pour décider du sort de la nation. Toutes expressions telles que « Le président a été démocratiquement élu », ou « Dans nos démocraties, on a la liberté d’expression » ou encore « On est en démocratie parce qu’on a le droit de vote » sont à bannir.

2- Signaler par un courriel chaque fois que le terme >démocratie< est employé dans une émission de radio/télévision, dans un article de journal ou sur internet, alors que le locuteur fait référence au régime de gouvernement oligarchique.

Pour résoudre ses problèmes d’impuissance politique, les peuples doivent écrire eux-mêmes leur contrat social. Ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles du pouvoir ! Il faut donc convoquer partout dans le monde de nouvelles assemblées constituantes, démocratiques, donc tirées au sort.

Un philosophe aujourd’hui oublié, Herbert Marcuse, nous mettait en garde : nous ne pourrions bientôt plus critiquer efficacement le capitalisme, parce que nous n’aurions bientôt plus de mots pour le désigner négativement. 30 ans plus tard, le capitalisme s’appelle développement, la domination s’appelle partenariat, l’exploitation s’appelle gestion des ressources humaines et l’aliénation s’appelle projet. Des mots qui ne permettent plus de penser la réalité mais simplement de nous y adapter en l’approuvant à l’infini. Des « concepts opérationnels » qui nous font désirer le nouvel esprit du capitalisme même quand nous pensons naïvement le combattre…

Georges Orwell ne s’était pas trompé de date ; nous avons failli avoir en 1984 un « ministère de l’intelligence ». Assignés à la positivité, désormais, comme le prévoyait Guy Debord : « Tout ce qui est bon apparaît, tout ce qui apparaît est bon. »

Franck LEPAGE : Inculture(s) ou le nouvel esprit du capitalisme.

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