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REMETTRE IMPÉRATIVEMENT LES MOTS A L’ENDROIT : DÉMOCRATIE, CONSTITUTION, CITOYEN, …

 « Ce qui est nouveau, en ce temps, et peut-être pour la première fois dans l’histoire, c’est l’utilisation du mot désignant l’ancienne valeur pour le fixer sur son exact opposé, c’est l’inversion totale. Cette inversion des valeurs dont chacun commence à se rendre compte, plus ou moins clairement, produit un effet profond et grave sur l’homme contemporain : il ne peut plus croire en ces mots, qui de fait deviennent de simples sons. Et encore s’ils n’étaient que cela, ce ne serait pas bien sérieux : mais ces mots ont exprimé l’espérance de l’homme, ils l’ont motivée. Ce ne sont pas des sons neutres : devenus inverses d’eux-mêmes, ils constituent un poison violent de l’âme, de l’être entier. Ils détruisent l’homme parce que celui-ci qu’on le veuille ou non porte encore en lui la soif de justice, de vérité, d’égalité, et qu’on lui donne l’acide de l’injustice, du mensonge, de l’exploitation pour se désaltérer. Ainsi l’homme de ce temps n’a plus aucun repère fixe, sain, stable pour orienter son action et sa vie, pour juger ce qu’il fait et ce que l’on fait autour de lui. Il n’a plus aucun critère clair et sûr, pour départager un bien et un mal. Tout ce qu’on lui offre est une boussole affolée, de fausses lumières dans le brouillard. Telle est la véritable portée de cette inversion des valeurs : et ceci vaut pour tous. Tous, sans exception, sont victimes de cette inversion – de ce pain de mensonge et de mirages successifs dissipés à chaque approche. Alors, cet homme qui ne peut plus croire aux valeurs, qui n’a plus aucun repère fixe pour se situer lui-même, ne peut pas davantage concevoir une espérance : tout a sans cesse menti. On a avancé d’une tromperie vers un mensonge, d’une misère vers une illusion. Il sombre alors dans un scepticisme sans grandeur et sans lucidité. Il meurt de misère spirituelle dans le dessèchement et le vide des yeux morts.»Jacques Ellul

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Du bon usage du mot démocratie

« Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. »

Abbé Sieyès, discours du 7 septembre 1789

« Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie. »

Montesquieu, L’esprit des lois, Livre II, Chapitre 2

C’est deux extraits ne laissent pas de place au doute ou à l’interprétation.

Un pays qui a recours à l’élection pour nommer les représentants du peuple est un pays de gouvernement représentatif. Par conséquent, la France n’est en AUCUN CAS, une démocratie, ni même une démocratie représentative. Ces 2 termes sont même antinomiques. Pour être plus précis, lorsque comme aujourd’hui, le pouvoir n’est plus exercé que par une petite classe dominante (2 partis politiques), il est plus correct de parler de gouvernement oligarchique. En novlangue actuelle, cela s’appelle de l’alternance démocratique…

Un véritable état démocratique est un état ou le peuple vote lui-même ses lois. Autrement dit, en démocratie, les citoyens sont autonomes (autos qui « signifie soi-même », nomos « la loi, règle »). Un électeur est hétéronome, il ne peut que choisir les maîtres qu’on lui impose et qui font les lois auxquelles il obéit. On voit vite dans lequel des 2 cas nous nous trouvons;

Avez-vous déjà voté une loi ? Avez-vous les moyens de révoquer ou de contrôler vos représentants ? Avez-vous le pouvoir de proposer une loi ? Vos représentants respectent-ils leurs engagements ? Vos représentants sont-ils compétents ? Vos représentants doivent-ils rendre des comptes à la fin de leur(s) mandat(s) ? Pouvez-vous proposer un amendement à une loi ?

La réponse à toutes ces questions est évidemment « Non » (à moins que vous ne soyez député)¸ et c’est normal, car nous ne sommes pas en démocratie. Comme le souhaitaient Sieyès et les bourgeois de son temps, depuis 200 ans les constitutions ont été écrites par les hommes au pouvoir dans le but de ne pas donner le pouvoir au peuple mais à ses représentants. Cependant, pour que le peuple se tienne tranquille, les nouveaux dirigeants se sont arrangés pour que nous apprenions à l’école et que l’on nous répète dans les médias que nous vivons en >démocratie<. Ainsi, en appelant >démocratie< nos régimes politiques actuels, nous appelons le problème du nom de la solution. Nous construisons donc nous-mêmes les barreaux de notre prison idéologique et politique

Si vous êtes réellement démocrate, je vous invite dans un premier temps à résister à la novlangue (mots identifiés entre >…<) en réalisant 2 petites actions d’autodéfense intellectuelle :

1- Ne plus employer le mot démocratie pour désigner le mode de gouvernement de la France ou de n’importe quel état qui a recours à l’élection de représentants pour décider du sort de la nation. Toutes expressions telles que « Le président a été démocratiquement élu », ou « Dans nos démocraties, on a la liberté d’expression » ou encore « On est en démocratie parce qu’on a le droit de vote » sont à bannir.

2- Signaler par un courriel chaque fois que le terme >démocratie< est employé dans une émission de radio/télévision, dans un article de journal ou sur internet, alors que le locuteur fait référence au régime de gouvernement oligarchique.

Pour résoudre ses problèmes d’impuissance politique, les peuples doivent écrire eux-mêmes leur contrat social. Ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles du pouvoir ! Il faut donc convoquer partout dans le monde de nouvelles assemblées constituantes, démocratiques, donc tirées au sort.

Un philosophe aujourd’hui oublié, Herbert Marcuse, nous mettait en garde : nous ne pourrions bientôt plus critiquer efficacement le capitalisme, parce que nous n’aurions bientôt plus de mots pour le désigner négativement. 30 ans plus tard, le capitalisme s’appelle développement, la domination s’appelle partenariat, l’exploitation s’appelle gestion des ressources humaines et l’aliénation s’appelle projet. Des mots qui ne permettent plus de penser la réalité mais simplement de nous y adapter en l’approuvant à l’infini. Des « concepts opérationnels » qui nous font désirer le nouvel esprit du capitalisme même quand nous pensons naïvement le combattre…

Georges Orwell ne s’était pas trompé de date ; nous avons failli avoir en 1984 un « ministère de l’intelligence ». Assignés à la positivité, désormais, comme le prévoyait Guy Debord : « Tout ce qui est bon apparaît, tout ce qui apparaît est bon. »

Franck LEPAGE : Inculture(s) ou le nouvel esprit du capitalisme.

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